Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #portraits : simon

Simon - II

16 Juin 2013, 11:15am

Publié par Les poésies de Juliette

Je me souviens d’un autre jour, une après-midi passée avec lui, plus tard, il avait onze ans, peut-être douze.

J’étais toujours dans sa vie, il était toujours dans la mienne.

Sa mère était rentrée ce matin-là, presque trois ans plutôt. Son père aussi, en début de soirée. Puis il était reparti, toujours en claquant la porte, comme s’il n’était pas possible de faire autrement ; et n’était pas revenu. Elle, était très occupée, avait « d’autres soucis », alors elle était présente de loin en loin ; puisqu’il « était grand maintenant ». Ainsi c’est à moi qu’il posait quelques questions, parfois ; toujours plus rarement, avec le temps. Des questions qui auraient toujours pu avoir l’air d’entretenir un quelconque rapport avec ses cours de français, ou d’histoire-géo. Pour eux, de baby-sitter j’étais devenue cette étrange « amie », cette pseudo « cousine ». Une « voisine », en somme, peu importait que j’habite un autre quartier. Elle ne me demandait jamais de réponse, juste d’entendre ses confidences, ses plaintes. Ses silences aussi. Et comme elle, son fils pouvait rester sans peine deux ou trois heures sans prononcer un mot. Elle me payait encore un peu. Dans le fond, n’étais-je pas plus qu’autre chose, une cuisinière occasionnelle, une vague femme de ménage pour elle ? Simon n’avait plus besoin d’être gardé par personne depuis longtemps. Peut-être en fait avait-il surtout besoin d’être regardé. Pour ça, ça m’allait, je pouvais jouer ce rôle-là, j’aurais même aimé le jouer un peu plus, mieux que ça.

Cette après-midi-là, il faisait gris, il n’avait pas voulu sortir ; il lisait, vautré dans le canapé. Le salon de leur appartement me revient, avec son obscurité, sa poussière, son côté feutré, anonyme, dépeuplé mais cossu, le cuir noir un peu usé, l’épais tapis bleu-gris, la table en laque, l’immense bibliothèque. Je furetais autour des livres justement, quand sa voix s’était élevée dans le silence, claire, sonore, et m’avait fait sursauter : « C’est quoi la différence entre être et se sentir ? ». J’avais simplement répondu « Quoi ? » tout de suite, sans réfléchir, j’étais surprise, il me semblait que je n’avais rien compris. Il y a eu un silence, il a paru hésiter puis il m’a dit : « Oui, si on dit « je me sens triste » ou « je me sens fatigué », ou bien « je me sens malade » ou « je me sens guéri », ça ne veut pas dire qu’on l’est ? Qu’on l’est vraiment ? Ça n’est pas la même chose ? Mais c’est quoi la différence ? Comment on peut savoir qu’on l’est si on ne le sent pas, si on ne se sent pas comme ça ? » Je me suis sentie comme face à quelque chose de plus grand que moi, de trop grand pour moi. J’ai pensé à un moment lui parler d’éléments « scientifiques » qui permettraient d’affirmer que quelqu’un est malade, ou ne l’est pas, je me suis dit que la fatigue aussi devait avoir une sorte d’explication chimique. J’aurais voulu lui répondre quelque chose de vraiment bien, mais je ne parvenais pas à organiser mes idées, mes mots, je n’avais pas le temps. Et puis je ne parvenais pas à rompre cette glace très fine entre lui et moi, alors que je soupçonnais que nous le désirions autant l’un que l’autre. J’ai simplement dit « je crois que c’est à peu près la même chose, c’est juste la manière de le dire qui change ». Puis j’ai continué « enfin, ça dépend qui parle, c’est une question de point de vue en fait ». Et je me suis sentie tellement bête, maladroite, alors je n’ai plus rien ajouté. Il m’a regardée un instant avec sa gravité, son air concentré, sérieux, puis voyant que je ne disais rien de plus, il a baissé la tête, a semblé se replonger dans son livre.

Simon - I

5 Juin 2013, 00:31am

Publié par Les poésies de Juliette

Il avait neuf ans cette année-là. Ils venaient d'arriver dans cette nouvelle maison, dans cette nouvelle ville.
Il me regardait gravement.
"Tu as sommeil ?" lui ai-je demandé. Il m'a répondu "non" mais ses yeux ne mentaient pas.
J'aurais voulu avoir des bras immenses pour pouvoir le prendre contre moi, comme on prend un petit, tout petit bébé.
Alors nous avons joué, il y avait un bateau, une gare aussi, des trains, des voitures, plein de moyens de transport en fait. Et des chevaux. En fait il n'y avait rien, il racontait des histoires, il était un livre.

Plus tard, il s'était endormi, en chien de fusil, à moitié sur le tapis, au milieu de la pièce. Je l'avais recouvert avec sa couette, maladroitement, de peur de le réveiller. Et je m'étais couchée à côté de lui. Avec toujours cette peur de le réveiller, je ne dormais pas.
A un moment pourtant, la fatigue a dû m'avaler, et plus tard je me réveillais avec une pointe de jour dans la pièce, à peine. Cet instant-là quand il fait encore gris, où l'on devine le froid dehors, le cri de quelques oiseaux, l'humidité.

Cette nuit-là j'avais pensé que jamais je ne ferais ça, moi. Que si j'avais un jour un enfant, je ne lui ferais jamais mal comme ça. Et j'avais pensé aussi, ensuite, que je ne savais pas, que j'allais trop vite, on ne sait jamais pourquoi, comment, la vie des autres, ce que l'on fera, sera.

Un peu après sept heures, j'avais fait quelques pas, pour me dégourdir un peu, le téléphone avait sonné. J'avais décroché. "Oui ?" Elle avait dit "Vous êtes encore là ?" "Oui." Puis un silence, long, gêné. Comme une inspiration plus forte. "Merci." Et puis encore : "Je serai là dans une heure."

Il était réveillé à mon retour dans la chambre. "Tu as faim ?" Il n'avait rien répondu mais ses yeux parlaient toujours pour lui.
Alors nous avions mangé le pain un peu élastique, avec de la confiture. Il ne voulait rien de chaud. Juste ma main sur sa joue.