Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #un peu de prose...

Dimanche 16

21 Mai 2017, 21:31pm

Publié par Juliette Melany

Un peu plus tard ; ils étaient tous partis.
Il était resté le silence. Et moi.
Je n’avais pas mangé. Je ne mangerais pas. Ne mangerais plus ?
L’assiette était trop petite ; il voulait partager, j’avais préféré tout lui laisser.
Quand est-ce qu’il remangerait, lui ?
Lui qui ne mangeait qu’avec moi. Je vais pas te laisser là tu sais.

Plus tard, ma blonde soufflait dans sa paille.
Puis elle répétait après les paroles de la chanson que jouait la radio ; de sa voix d’étincelles, ça faisait venez dans mon hôpital, qui fait peur dans... vos maisons.

J’avais pas supporté. J’étais allée la retrouver. L’entendre me dire oui va le chercher y feront rien de bon pour lui, pour l’aider, tout c’qui font c’est rien qu’à leur filer des médocs, encore et toujours, qui les abrutissent.
Et j’avais pensé Verlaine, dans ses Hôpitaux.

Le problème, c’était cette soif terrible d’être seul, alors qu’à partir d’un certain jour, pour toujours quelqu’un vous manquera. La solitude ne sera plus jamais... idéale.

Comme pour toi Loulou. T’es là aussi, toi, toujours là où je suis. Qui suit qui ?
Tu attends qu’il revienne, l’autre. Et ton cœur cogne diablement.
Tu rajustes sans fin la mèche qui barre ton front et signe ta misère. Mais tu sais que c’est vain.

Pourquoi ne puis-je vivre, pendant tout ce temps où j’attends ?
Pourquoi ne puis-je vivre, si ce n’est ivre ?

L’autre, il parle vite, il veut rire tout le temps, parce que tant qu’on n’est pas noyé, pourquoi pleurer.
Il court tout le temps, il veut aller partout, parce que tant qu’on est vivant, pourquoi s’arrêter.
Mais toi tu ne suis pas ; aller plus vite que ton cerveau, ne peuvent pas, tes pas.

Pourquoi tu l’as laissé partir, Loulou, non je te parle pas de l’autre ; mais de Pierrot, c’est ton frère après tout ?

L’enfant n’avait rien touché, bu de l’eau simplement, beaucoup, au goulot de la bouteille en verre, avidement.
Elle, elle regardait ses ongles, son vernis rouge plus si parfait, complètement écaillé même, murmurait encore je suis violoncelle.
Elle : sa mère ; ma sœur, sœur d’infortune et pour le meilleur.
La plus belle fille blonde aux yeux noirs et à la bouche rouge, tu me disais, la seule peut-être que tu aurais pu aimer, un peu. Mais tout de même, tu n’aimerais jamais de cet amour-là que l’autre, tu le redisais aussi, à chaque fois.

Je pense à lui. Qui ne reviendra pas. Toi qui attends. Si tu m’avais attendue, moi, plutôt. Mais non, moi je ne m’en vais pas ; on ne peut pas m’attendre.
Je pense à tous ceux, qui ne répondent pas.
Et moi qui réponds toujours, à tout le monde. Un jour, il me demande mais pourquoi.
Mais enfin, si on s’adresse à moi ?
Qui que l’on soit ?

J’vais venir te chercher, mec.

Elle lisait Histoire d’O.
J’avais les pieds dans l’eau.
Toi tu étais si beau.
Comme quand tu me tournes le dos.

Et que je conjugue et file, sans bruit, nos rêves à demi.

Elle me dit « Ils veulent tous me baiser, de toute façon c’est toujours la même chose, tu crois qu’y en aurait un pour vouloir autre chose un jour ? Pourquoi les gens ils ne veulent pas rester un peu, se reposer, et aussi de la chaleur, de la tendresse, de la douceur... des fois ? Un truc qui te fait dormir mieux, vraiment... qui fait que tu y arrives en fait, à dormir... sans médicament ni alcool ni rien... »

Et son fils accroupi, regroupé sur lui-même, qui se balance d’avant en arrière.
Elle se lève, ne cherche ni son regard ni son contact. Elle sait déjà tout. Elle s’assoit simplement, par terre, à côté de lui, sans le toucher. Elle s’efforce de respirer calmement, amplement. Personne ne lui a rien dit, elle a tout appris de lui.
Ces deux-là sont une forteresse.

Sa voix est presque inaudible, qui souffle encore je suis prisonnier du ciel.

Je n’essaierai plus d’accrocher ton regard, à toi non plus, je te le promets.

Et toi, comme tu es con, tu lui demandes soudain : (comme tu es con, je n’en reviens pas)
« Tu crois que c’est pour ça qu’il est comme ça ?
« Qu’il est comment ?
« Comme ça.
Elle te regarde avec ses yeux de fauve soudain, étonnée malgré tout. Elle se donne encore de petits coups, à intervalles réguliers, sur l’avant-bras, avec la pointe de son stylo.
« Ton histoire d’avoir des oiseaux dans la tête, là.
« Pour ça, c’est quoi « ça » ?
« Parce qu’il n’a pas de père, que tu n’sais même pas qui c’est ! Qu’ça pourrait être n’importe lequel parmi au moins dix !
Elle écarquille les yeux, son sourire est immense, j’ai juste envie de l’embrasser, tandis qu’elle te détaille de son regard inflexible et amusé. Mais j’ai tout le temps envie de l’embrasser je crois.
« Pfff non mais n’importe quoi ! Ça n’a rien à voir, t’es débile ou quoi ?
Elle te regarde encore, elle hésite à le dire – comme la vague enfle, gonfle, se dresse – et là je sais qu’elle va mâcher ses mots, mais elle va te le dire :
« Et ton frère, c’est quoi son problème alors ? Et toi, pourquoi t’es comme ça, toi ?

J’arrive, tu ne déranges personne arrête de dire ça, au contraire tu vois moi je tourne pas rond du tout quand t’es plus là, allez rentre à la maison, même si ce n’est pas, même pas, une maison, c’est la tienne, c’est la nôtre, et on restera là, encore un peu, là, tous les trois.
Toi Pierrot mon fou qui siffles en regardant ailleurs, toi Loulou qui attend tout le temps en faisant le beau, et moi qui change les meubles de place, oui je sais j’ai laissé les fenêtres ouvertes un peu trop longtemps... mais vous avez froid, vous ?

Comme si elle lisait dans mes pensées, elle dit soudain « rien ne peut rester toujours pareil dans la vie ».
A moins qu’elle ne s’adresse à toi...

Dimanche 16

Une voix [Lorraine]

4 Avril 2017, 20:27pm

Publié par Juliette Melany

Nous marchions d’un pas égal. De temps à autre un crissement venait couvrir les échos de nos souffles, de notre respiration, pleine et vibrante, saturés que nous étions de fièvre, tout à l’excitation suscitée par notre projet fou, notre aventure sans nom.
Les herbes sous la lune étaient fluorescentes, de ce vert qui n’est plus que lumière, la sorcellerie était autour de nous.

Nous avons coupé à la première croisée des chemins, passé le petit pont, accéléré puis ralenti l’allure. Nous ne parlions pas puis nous avons échangé quelques mots. Parfois, le râle ou l’appel d’une bête nous rappelait que nous n’étions pas tout à fait seuls au monde.
Aux abords du lac, les frémissements sont devenus multiples, innombrables. La barque allait et venait imperceptiblement, contre le bois un clapotis furtif laissait imaginer que nous aurions à composer avec quelques ombres, au tableau de nos desseins.

Je me souviens de sa voix qui retombe, résonnant dans l’air comme un cri d’oiseau, claquant mes tempes comme le vent des jours gelés, de mon ventre qui s’est soulevé, est resté suspendu au niveau de mon cœur de longs instants, de mes mains brûlantes soudain : "Mais elle est amoureuse de toi, tu le sais, je veux dire tu le vois bien non. C’est écrit sur sa gueule."

Une voix [Lorraine]

En chemin

22 Mars 2017, 17:55pm

Publié par Juliette Melany

Vous savez, ceux qui parlent seul, à voix haute, dans la rue ; qui crient parfois. Ceux qui chantent à tue-tête, l’autre dans le bus, là, avec son casque sur les oreilles, qui nous retransmet ce qu’il aime si fort avec toutes ses tripes (c’était Johnny, presque à chaque fois, souvent toute la musique que j’aime, justement).

Des fous, comme on les appelle.

En chemin vers la crèche, avec mon aînée, pour aller chercher sa petite sœur. D’un coup, ça m’a frappée. On attend que le symbole piéton passe au vert, et elle crie "mais, arrêtez !" et fait de grands gestes, à l’adresse de ses chiens imaginaires.

Souvent aussi, elle chante, en sautant d’un pied sur l’autre, en pleine rue.

Elle court, dans tous les sens.

On ne la dit pas folle, elle. C’est juste une enfant ; ça fait sourire la plupart des gens, tendrement même souvent, quand ils la regardent.

Alors qu’est-ce donc, cette folie-là.

Devenir adulte, et entrer dans une certaine normalité, ce serait apprendre à cadenasser en soi, à l’intérieur, dans le silence, un certain nombre d’émotions ; le je(u) ça passe pour les enfants, pour les adultes il doit rester à l’intérieur – ou se limiter, à la rigueur, à certains contextes adaptés.

Pourquoi nous font-ils rire, ces fous ? Pourquoi nous font-ils parfois un peu peur ? A quoi nous renvoient-ils, caché quelque part en chacun de nous ?

*

Sur le chemin du retour, elle court, loin devant nous. La petite main de ma deuxième accrochée à mon index, je marche à petits pas, calée sur son rythme.

Et ma grande court, approche de la route ; et moi je sais qu’elle va s’arrêter, je le sais, je la connais. Il y a une pointe d’inquiétude en moi malgré tout, je me dis, et si prise dans ses rêveries, elle ne prêtait pas attention à ce qui l’entoure, et continuait à courir jusqu’au milieu des voitures ? Ou si une voiture quittait sa trajectoire ?

Je l’appelle, lui rappelle de nous attendre, lui dis que ça me fait un peu peur.

Elle s’arrête devant le passage piéton. Se retourne et me dit "je sais, maman ! je vous attends à la route !".

Nous traversons et elle repart précipitamment, nous attend au prochain passage. Je la vois au loin, qui se dandine à côté du feu tricolore, et les voitures ralentir, les conducteurs hésiter, visiblement surpris de voir une enfant seule, qui semble prête à traverser ; elle n’a que quatre ans après tout, on lui en donnerait peut-être cinq mais tout de même.

Je l’appelle, pour qu’elle se tourne dans ma direction, que les gens comprennent que non, elle n’est pas toute seule dans la rue. Et elle me crie "je sais, maman ! je n’ai pas peur ! je vous attends !".

Nous traversons une nouvelle fois, et elle repart de plus belle en  criant "je vous attends pour traverser !" et là il y a un angle, je ne la vois plus ; au rythme où avance ma petite, je vais passer plus d’une minute sans la voir. Alors, si un conducteur perdait le contrôle de son véhicule, que je puisse la voir n’y changerait rien. Mais si quelqu’un de mal intentionné passait à sa hauteur, que je ne puisse ni la voir, ni être vue, change quelque chose. Je lui crie "non, attends-nous ! je veux te voir !", et elle, revient sur ses pas et répète "mais je n’ai pas peur !".

C’est si frappant. Est-ce que je ne trouve pas cela formidable, en vérité, qu’elle n’ait pas peur, est-ce que vraiment, j’ai envie de lui apprendre à avoir peur... Elle sait déjà combien elle est vulnérable en face d’une voiture, elle connaît ce risque, elle sait comment l’éviter. Alors je lui dis simplement "je sais, c’est moi qui ai un peu peur, tu sais".

Et je presse un peu le pas, oblige ma cadette à accélérer un peu, pendant la minute et demie, qui me paraît en durer dix, où mon aînée est hors de mon champ de vision.

Ensuite, elle continue de gambader gaiement, vingt mètres, trente mètres devant nous ; heureuse, car elle connaît le chemin, elle sait qu’en tant que piétonne elle doit avancer sur le trottoir, elle sait où s’arrêter, où m’attendre pour traverser, elle saurait vraisemblablement même traverser seule ; elle est dans son monde, dans ses pensées, dans ses histoires, et tout à la fois au monde, consciente quand il le faut de l’environnement extérieur, il me faut lui faire confiance ; oui elle est, heureuse, elle n’a "pas peur, maman".

En chemin
En chemin

Fix you [Alex - I]

8 Mars 2017, 23:41pm

Publié par Juliette Melany

Ce que tu n’avais pas imaginé, c’est combien cet amour-là pourrait te paralyser, te changer en statue, sel brûlant, écorce douloureuse, surface étale du buste au-dessus de remous bouillonnants, carapace de métal, souffle coupé court au passage dans l’atmosphère extérieure, regard fixe voilant les agitations démesurées de ton cerveau sous emprise, monstre de pierre, animal immobile, singe en hiver, cœur de feu dans corps de glace.

Que tout deviendrait si difficile ; fermer les yeux chaque soir, les ouvrir chaque matin, mettre un pied devant l’autre, répondre à une question.

Comment l’aurais-tu imaginé, tout était prétendument si simple et si léger, comment aurais-tu soupçonné l’étendue d’un geste, un geste de rien, quelques mots, un sourire ou deux, l’ébauche d’une caresse… mais nous serions-nous seulement touchés ?

Comment aurais-tu supposé que le flot d’énergie dans tes veines, la décharge de bien-être le long des parois givrées de ta petite tête de bestiole affamée, l’appétit démesuré sous chacun des soubresauts pulsatiles de ta peau, dans chaque influx nerveux dictant tes mouvements, soudain si amples, si heureux, si vivants… se changeraient en leur exact opposé ?

Certains se donnent à un dieu, d’autres se damnent pour une drogue, certains retaillent un peu en eux-mêmes pour une paire de beaux yeux, deux jambes agiles, la chaleur éphémère de deux bras… qui seraient aimants ; tous nous traquons l’amour, l’onde nécessaire à nos cœurs assoiffés ; mais que fait le corps, que ressent le cœur, que susurre le ventre, que dicte le cerveau, que rêve l'esprit ? Et lequel trompe lequel ?

Fix you [Alex - I]

(En)quête

13 Janvier 2017, 23:34pm

Publié par Juliette Melany

J’ai ouvert cette boîte à chaussures, depuis le temps que je n’arrivais pas à le faire, puisque là maintenant, j’avais une raison de le faire, c’était tout de suite, c’était maintenant, c’était maintenant qu’il venait de mourir.
Il fallait que je cherche.
De toute façon j’avais perdu le sommeil à nouveau, impossible de faire s’arrêter les turbines sous la peau de mon front, de plus en plus crispée, à chaque fois, au fur et à mesure que s’égrènent les heures, et les tourments. Oh et puis quand je le retrouve, ce n’est pas mieux, je ne ferais plus que ça alors, dormir tout le temps. Tant qu’à faire, je préfère tenter d’étirer le temps.
Et je me suis resservi un verre.
Il fallait que je cherche, c’était impérieux, une trace de quelque chose, que je mène une enquête, pour comprendre, être sûre que vraiment il n’y avait rien à regretter ; savoir comment, pourquoi, comment il était possible que je n’aie à ce point pas de deuil à faire.
Il y a un peu moins de quatre ans, quand c’était son grand-père à lui, ça m’avait plus fait quelque chose. Ou plutôt ça m’avait plus attristée. Normal, quoi. Là ça me faisait quelque chose, mais pas de la tristesse. Comme une importante perturbation, s’il fallait vraiment trouver une formulation.
Dans le fond je sais bien pourquoi. Il n’y avait pas de lien, pas de relation, qu’aurais-je bien pu pleurer ?
Mais tout de même, c’était le père de mon père.
Et j’ai grandi dans un environnement qui a imprimé en moi que c’est important, ce lien-là de parenté, que je ne devrais pas pouvoir y être indifférente aujourd’hui.
J’ai cherché, et je n’ai pas trouvé. Rien de plus que ce que je savais déjà ; trois fois rien, les cartes d’anniversaire, chaque année, toujours la même rengaine. Et puis ces deux ou trois lettres, qui demandaient tout de même, tentaient de faire surgir l’étincelle de l’échange.
Bien sûr, elles sont émouvantes, maladroites, et donc encore plus émouvantes. Les lettres, les mots écrits, ça fait toujours ça, ça remue à l’intérieur, à cause du message, universel ; l’amour, la joie, le chagrin...
On se dit « j’aurais reçu une lettre comme ça, moi ça m’aurait fait quelque chose, j’aurais répondu, ça aurait changé la donne » ; et en vrai ça m’avait fait quelque chose, j’avais répondu, tenté de poursuivre le dialogue, j’y étais allée même.
Mais quand les sentiments n’y sont pas, qu’ils n’existent pas, que la relation n’existe pas, on ne l’invente pas. Les mots écrits, ce ne sont que des mots.
Je l’ai expérimenté à maintes reprises, dans les deux sens. Les lettres d’amour ou de détresse, ça fait monter les larmes ou se tordre le ventre de ceux qui les lisent, mais ça ne fait pas naître un vrai amour ni une vraie détresse, dans le cœur de celui qui ne les ressent pas.
C’est tout, c’est comme ça. Je n’y étais pour rien.
Évidemment, je suis tombée sur autre chose, dans cette boîte à chaussures. Sur ce que je tenais à distance depuis tout ce temps. Sur des témoins de vrais sentiments pour le coup. Paf paf ça faisait caisse de résonance, il y a tant de lettres que je n’ai même pas rouvertes, la mention de l’expéditeur au dos de l’enveloppe, ou juste l’écriture qui avait tracé mon nom, et l’adresse, celle-ci, ou celle-là ! c’était suffisant déjà, pour faire remonter les souvenirs par bourrasques.
Je me suis rendu compte aussi, que l’on s’écrivait, à quel point l’on s’écrivait, oh comme on s’écrivait oui, des lettres, des cartes, tout ce papier, il n’y a pas si longtemps que ça, mais j’avais oublié. La famille, des amis, des amours, des rencontres, en vacances, en voyage, on ne s’était parfois échangé qu’une lettre, et parfois on avait correspondu des mois, des années durant, des personnes si proches, et d’autres connues si peu de temps étrangement, c’était fou, tous ces courriers, aujourd’hui se donne-t-on encore son adresse quand on se rencontre ou quand on se quitte, pour un temps, quelques temps, plus longtemps ?

(En)quête

Si moi je ris de joie

14 Avril 2015, 23:44pm

Publié par Les poésies de Juliette

Un jour, mon enfant a six mois.
La vague d’amour est devenue bourrasque de soleil, qui m’envahit, emplit mon corps de plénitude, tout est brûlant, brillant.
Tout a un peu plus de sens.
Les cœurs à l’unisson, dans la maison, s’échangent d’infinis romans dans le silence.
Il y a des perles, des pierres, de l’eau, des éclats et des reflets multicolores autour de chaque geste.
Ah, les gestes, mes bras, les siens, une évidence.
Les rires résonnent profondément, longtemps, partout autour de nous.
Tout tinte et chante.
C’était l’hiver, c’est le printemps, ce pourrait être l’automne.
En vrai il fait si chaud que l’on croirait l’été. La liberté.
Tout est un peu sucré, un peu salé, un peu tendre, affamés que nous sommes.
Plus que jamais, nous savourons la fusion. Elle est devenue consciente, n’est pas encore émoussée.

Je revois le front de ma première née, je n’en reviens pas de celui de ma deuxième.
Et toutes ces étoiles. Accrochées à leurs yeux, à leurs doigts, nos mains.

Si moi je ris de joieSi moi je ris de joie
Si moi je ris de joieSi moi je ris de joie

Mes théâtres

9 Avril 2014, 16:55pm

Publié par Les poésies de Juliette

C'était juste un hasard, un merveilleux hasard.
Le linge qui séchait, et mes éternels jeux d'entre-reflets.

J'avais tout préparé pourtant, mais voilà ce "tout"-là a attendu, plus de deux mois, c'est étonnant comme parfois c'est justement, ou plutôt comme toujours, oui c'est toujours autrement que ce que l'on avait pu prévoir, préparer, imaginer. La vie.
Elle nous échappe toujours, nous glisse entre les doigts.

Il y a de ces coïncidences, pourtant, parfois !

Evidemment, le temps s'est suspendu, tout en devenant paradoxalement plus lourd, et moi j'ai laissé le silence filer toutes mes métaphores, tout bas. Et le cœur aux cimes, tout à la fois.

Comment pourrait-on en perdre, du temps ; en gagne-t-on, parfois ?

J'avais gratté tout le vernis, partout. Et il restait ça, quelque chose de simple, un instant fragile, une intervention non programmée.

Plus tard, elle avait été témoin, par une porte entrebâillée, de cette mise en abyme, sans scène. Et elle avait simplement dit, qu'il y avait là quelque chose de la "tragédie".
Ce mot ; tout ne serait donc qu'une vaste pièce de théâtre ?
Mais alors, si vaste...

J'étais heureuse, très heureuse, je crois, je commençais d'un coup à l'être, à sortir d'une vague torpeur, retour à la réalité ou retour au rêve je ne saurais dire mais j'étais donc là, pleine d'une attente sans nom, bouillante, pleine d'un projet immense, enfin ; en gestation, sur le point d'éclore, j'allais enfin lui donner libre cours, cette place, une place, la mienne, ma nouvelle place pour un temps.
Et les mots voleraient... et ce serait juste le goût de la liberté.
Pour irréelle qu'elle soit, elle en a un, de goût, et un sacré goût, qui laisse à jamais sur les lèvres son empreinte, et dans la mémoire son écho enfiévré.

Oui, d'ici peu, une porte allait s'ouvrir.

Et c'est fou, comme tous ces mots-là, veulent à la fois tout et rien dire ; quelqu'un comprendrait-il quelque chose ?
Et comme pourtant, en tant de temps, ils ont la possibilité de résonner et de dire tout juste le présent. Exactement le présent, plusieurs présents, mais toujours les mêmes mots, pour dire une chose et une autre, et encore une autre... selon le sens que nous leur donnerions.

Au milieu du flou, de l'inanimé, de l'imaginaire, ton apparition ; brusque, vivante, claire.

Mes théâtres
Mes théâtres
Mes théâtres
Mes théâtres
Mes théâtres

Deux livres est-ce vrai

28 Janvier 2014, 15:48pm

Publié par Les poésies de Juliette

Ça faisait trois petits points, deux-trois, deux ou trois, deux trois quatre, et puis se multiplient, et puis s'en vont, et planent, encore, et encore, et encore.
Des petits points au milieu de mes rêves, comme des points d'ancrage, hors de ma cage, comme de l'encrage mais à l'encre d'or, ou alors, comme les mots noirs, noir sur blanc, petits papiers, que je me colle parfois, au milieu du visage, pas sage.
Comme quand je bois, quand tu bois, dans ce pays-là, ce pays à l'odeur incroyable de bois.
C'était juste ça. Là-bas. Où la lune en plein jour témoignait parfois de notre gueule de bois.
Là-bas plus que jamais je savais distinguer derrière les chapeaux des éléphants mangés par des boas.
Et je m'accrochais aux fenêtres, celles qui nous apaisent, tu sais, oui, non, peut-être pas mais je le sais pour toi alors si je te le dis tu me crois. Mais puisque je te le dis, crois-moi.
Et par ces espaces entrebâillés, il y avait des lettres, et des croix.
Croix de bois, croix de fer ici-bas, tout bas. Mais elles n'étaient pas dans ce sens-là.
C'étaient plutôt des x, encore des lettres - et toi tu me parlais de l'être - mais elles étaient peut-être bien en fer, ne pas s'en faire, l'enfer, n'existe pas.
Sur fond de blanc, et de lumière, et qui mieux que la neige réunit ces deux éléments-là ?
Elle m'en disait des choses, et d'autres choses, elle me faisait des clins d’œil en petites taches jaunes, lumières, chimères, des réverbères.
Et le ciel bleu soudain. Toujours.

Ma prison était toute mentale, c'est dire si jamais je n'ai été aussi libre.
Il restait ces grilles au-dehors, mais aujourd'hui je fais mieux encore, je les tords, et c'est un assez doux je dois dire corps à corps.

Et qu'en ferais-je, de plus, de mieux, de plus grand, de plus fort... si ce n'est nos rêves, nos essais, cette sève, les laisser, qu'ils se multiplient... ?
Et cela même, aussi, les jours de pluie ?
Puisque je t'aime, aussi...

Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai
Deux livres est-ce vrai

Tu vois, ce convoi

14 Janvier 2014, 14:01pm

Publié par Les poésies de Juliette

Québec, début janvier, quelques années plus tôt.
Le décalage horaire nous trouve é(mer)veillés, dans un sursaut, un peu hirsutes mais tout à fait alertes, avant les premières lueurs.
J'en profite pour les attendre, inlassablement, clignant de l’œil entre tous les reflets de, et autres jeux de miroir, écrans, vitres, carreaux. Ô chères fenêtres.
J'avais fait de ces quelques clichés l'inverse d'un temps fragile, une nourriture toute spirituelle, un objet de méditation. Et de médiation, entre le monde et moi-même. Quelques virtuels échanges, au goût enneigé, un lieu de rêves sans fin. Immobiles.
Mesurer, palper, à cet état brumeux mais euphorique de notre cerveau, à cette surdité de nos mains pourtant avides, à ce vent glacé dans nos narines qui perçoivent encore néanmoins toutes ces odeurs, ces saveurs inédites, que l'on est loin, pour de bon loin, que les kilomètres sont bien derrière nous, sans que nos corps n'en éprouvent toutefois la lassitude d'un vrai voyage.
Six heures pour plus de cinq mille kilomètres, voilà l'hérésie que les moyens de transport modernes imposent à nos esprits et à nos corps.
Éblouie, affamée, quelques chants de Noël en résonance, j'attendais suspendue que le temps veuille bien me lâcher. Et je n'avais pas peur, pas vraiment peur, de tomber.
Et cependant, j'avais ses yeux aimants en point de mire, et quelques outils vaguement malléables pour m'exprimer.

Tu vois, ce convoi
Tu vois, ce convoi
Tu vois, ce convoi
Tu vois, ce convoi

Simon - II

16 Juin 2013, 11:15am

Publié par Les poésies de Juliette

Je me souviens d’un autre jour, une après-midi passée avec lui, plus tard, il avait onze ans, peut-être douze.

J’étais toujours dans sa vie, il était toujours dans la mienne.

Sa mère était rentrée ce matin-là, presque trois ans plutôt. Son père aussi, en début de soirée. Puis il était reparti, toujours en claquant la porte, comme s’il n’était pas possible de faire autrement ; et n’était pas revenu. Elle, était très occupée, avait « d’autres soucis », alors elle était présente de loin en loin ; puisqu’il « était grand maintenant ». Ainsi c’est à moi qu’il posait quelques questions, parfois ; toujours plus rarement, avec le temps. Des questions qui auraient toujours pu avoir l’air d’entretenir un quelconque rapport avec ses cours de français, ou d’histoire-géo. Pour eux, de baby-sitter j’étais devenue cette étrange « amie », cette pseudo « cousine ». Une « voisine », en somme, peu importait que j’habite un autre quartier. Elle ne me demandait jamais de réponse, juste d’entendre ses confidences, ses plaintes. Ses silences aussi. Et comme elle, son fils pouvait rester sans peine deux ou trois heures sans prononcer un mot. Elle me payait encore un peu. Dans le fond, n’étais-je pas plus qu’autre chose, une cuisinière occasionnelle, une vague femme de ménage pour elle ? Simon n’avait plus besoin d’être gardé par personne depuis longtemps. Peut-être en fait avait-il surtout besoin d’être regardé. Pour ça, ça m’allait, je pouvais jouer ce rôle-là, j’aurais même aimé le jouer un peu plus, mieux que ça.

Cette après-midi-là, il faisait gris, il n’avait pas voulu sortir ; il lisait, vautré dans le canapé. Le salon de leur appartement me revient, avec son obscurité, sa poussière, son côté feutré, anonyme, dépeuplé mais cossu, le cuir noir un peu usé, l’épais tapis bleu-gris, la table en laque, l’immense bibliothèque. Je furetais autour des livres justement, quand sa voix s’était élevée dans le silence, claire, sonore, et m’avait fait sursauter : « C’est quoi la différence entre être et se sentir ? ». J’avais simplement répondu « Quoi ? » tout de suite, sans réfléchir, j’étais surprise, il me semblait que je n’avais rien compris. Il y a eu un silence, il a paru hésiter puis il m’a dit : « Oui, si on dit « je me sens triste » ou « je me sens fatigué », ou bien « je me sens malade » ou « je me sens guéri », ça ne veut pas dire qu’on l’est ? Qu’on l’est vraiment ? Ça n’est pas la même chose ? Mais c’est quoi la différence ? Comment on peut savoir qu’on l’est si on ne le sent pas, si on ne se sent pas comme ça ? » Je me suis sentie comme face à quelque chose de plus grand que moi, de trop grand pour moi. J’ai pensé à un moment lui parler d’éléments « scientifiques » qui permettraient d’affirmer que quelqu’un est malade, ou ne l’est pas, je me suis dit que la fatigue aussi devait avoir une sorte d’explication chimique. J’aurais voulu lui répondre quelque chose de vraiment bien, mais je ne parvenais pas à organiser mes idées, mes mots, je n’avais pas le temps. Et puis je ne parvenais pas à rompre cette glace très fine entre lui et moi, alors que je soupçonnais que nous le désirions autant l’un que l’autre. J’ai simplement dit « je crois que c’est à peu près la même chose, c’est juste la manière de le dire qui change ». Puis j’ai continué « enfin, ça dépend qui parle, c’est une question de point de vue en fait ». Et je me suis sentie tellement bête, maladroite, alors je n’ai plus rien ajouté. Il m’a regardée un instant avec sa gravité, son air concentré, sérieux, puis voyant que je ne disais rien de plus, il a baissé la tête, a semblé se replonger dans son livre.

Un tour

12 Juin 2013, 22:22pm

Publié par Les poésies de Juliette

Pendant quelques jours, elle n’avait pas été là, elle avait été comme absente, elle ne les regardait presque pas, ne leur parlait presque pas, elle allait et venait, elle se promenait dans sa tête, elle était absorbée dans autre chose, par autre chose, elle se consumait quelque part, loin d’ici.
Elle avait cherché quelque chose, en avait eu assez des mêmes gestes répétés, des mêmes mots, et des silences aussi. Elle se sentait trop mais sans savoir trop quoi, elle n’aurait su dire si ce qu’elle ressentait était un trop vide ou un trop plein, mais c’était la même chose, il fallait qu’elle soit ailleurs, qu’elle aille voir plus loin ce qui se disait, se faisait, se passait. Si l’herbe était plus verte, ou même plus bleue, plus jaune, ou noire et blanche, peu importait, juste oublier.
Que quelque chose change, parce que c’était toujours pareil. Les mêmes corps, les mêmes mouvements, les odeurs et les sons.
En fait non, ce n’était jamais les mêmes exactement, mais elle avait oublié de regarder, d’écouter, de goûter attentivement. Parce que ça arrive, parfois on oublie.
Elle est revenue un soir. Elle était à nouveau là. Présente. Souriant légèrement, comme apaisée.
Elle a dit « c’est fini » et il a su, ils ont su, à sa voix, à son regard, qu’ils pouvaient être soulagés, que ça allait être mieux maintenant, que tout allait reprendre - à peu près, car rien n’est figé quand il y a de la vie - sa place.

Là où elle était allée, faire un tour, elle avait vu des prairies, des fleurs des champs, des chants d’oiseaux, des eaux vives, du vert, du jaune, du bois, comme du verre qui scintille dans la lumière, des rêves, des souvenirs, de la brume, comme au cinéma. C’était sur le chemin du retour.
A un moment, elle s’était rappelée qu’elle était heureuse. Vraiment. De cette vie, ici, avec eux, comme ça, sa vie. Mais ce n’était plus que dans sa tête, ce rappel était dans tout son être.

Un tour

Cette évidence

11 Juin 2013, 00:12am

Publié par Les poésies de Juliette

Tu me disais on n'aurait jamais pu l'imaginer, on essayait, peut-être un peu parfois, mais c'était abstrait, nous ne pouvions pas la voir.
Et puis elle est née, tellement évidente.

Et elle change, son visage change.
Et c'est pourtant, étonnamment, incroyablement, indubitablement, toujours - et plus que jamais, chaque jour qui passe - elle.

Elle, notre enfant, que nous reconnaissons. Comme si nous l'avions toujours connue.

Cette évidence

De tes bras souffler la colère du monde

8 Juin 2013, 22:17pm

Publié par Les poésies de Juliette

J'ai des envies de prose, en ce mois de juin. De fragments.

*

Tu as claqué une porte, puis deux, puis trois. Un peu plus fort chacune après l'autre.
Mais ça n'a rien changé. La colère était toujours dans tes veines.
Tu t'es dit que c'était de la violence, de cette même violence qui amènent certaines personnes à en frapper d'autres. Tu as détesté ce que tu étais, cette personne remplie de violence. Tu as pensé "monstre" puis tu as pensé encore que non, ce n'était pas monstrueux, mais que c'était "humain". C'était toujours aussi moche, tu te sentais toujours aussi moche, mais il devait y avoir un moyen d'aller au-delà, de remonter un fil pour défaire le nœud - ou les nœuds, car il n'y en avait sûrement pas qu'un - qui bloquaient quelque part, qui empêchaient la fluidité en toi. Qui empêchaient les rivières et les fleuves de couler, de circuler normalement, dans ton corps, dans ton cerveau.
Et un moyen aussi, de les défaire.
Alors la colère s'est atténuée, s'est assise dans un coin de ta tête.
Il y a eu des mots qui ont résonné au milieu de tes idées, des échos, comme un "mais toi tu penses quoi, tu dis rien ?", mais pas vraiment d'évidence. C'était trop facile, cela aurait été trop évident justement. A moins que.

Dans le gouffre de ton esprit, tu as mis plein de mots à la suite les uns des autres, ça en aurait fait, des lignes, si tu avais pu l'écrire - mais on pense toujours bien trop vite, pour pouvoir l'écrire - et c'était tout ce que tu avais sur le cœur, ou plutôt tout ce qui te venait, là tout de suite, dans le désordre, tout ce que tu aurais voulu lui dire, que tu allais lui dire, d'ailleurs, le plus tôt possible.
Et tu en avais mal aux tempes, ta tête en était bouillante, tes mains moites, de ce besoin, cette urgence, de le dire.

Plus tard, vous aviez parlé un peu. Tu avais dit - bien sûr - que c'était de ta faute.
Tu avais dit aussi d'autres choses, toutes sortes de choses, pas toutes celles auxquelles tu pensais un peu plus tôt, mais certaines tout de même.
Tu voulais y repenser encore. Tu aurais voulu savoir d'où venait la colère. Qui semble si incompréhensible quand elle est retombée. Qui ne devrait pas exister.
Puis, tu as pensé au café que tu allais préparer, que tu allais boire, à l'instant, cette vague étonnante s'est soulevée en toi, comme quand tu es ivre de joie.

De tes bras souffler la colère du monde

Simon - I

5 Juin 2013, 00:31am

Publié par Les poésies de Juliette

Il avait neuf ans cette année-là. Ils venaient d'arriver dans cette nouvelle maison, dans cette nouvelle ville.
Il me regardait gravement.
"Tu as sommeil ?" lui ai-je demandé. Il m'a répondu "non" mais ses yeux ne mentaient pas.
J'aurais voulu avoir des bras immenses pour pouvoir le prendre contre moi, comme on prend un petit, tout petit bébé.
Alors nous avons joué, il y avait un bateau, une gare aussi, des trains, des voitures, plein de moyens de transport en fait. Et des chevaux. En fait il n'y avait rien, il racontait des histoires, il était un livre.

Plus tard, il s'était endormi, en chien de fusil, à moitié sur le tapis, au milieu de la pièce. Je l'avais recouvert avec sa couette, maladroitement, de peur de le réveiller. Et je m'étais couchée à côté de lui. Avec toujours cette peur de le réveiller, je ne dormais pas.
A un moment pourtant, la fatigue a dû m'avaler, et plus tard je me réveillais avec une pointe de jour dans la pièce, à peine. Cet instant-là quand il fait encore gris, où l'on devine le froid dehors, le cri de quelques oiseaux, l'humidité.

Cette nuit-là j'avais pensé que jamais je ne ferais ça, moi. Que si j'avais un jour un enfant, je ne lui ferais jamais mal comme ça. Et j'avais pensé aussi, ensuite, que je ne savais pas, que j'allais trop vite, on ne sait jamais pourquoi, comment, la vie des autres, ce que l'on fera, sera.

Un peu après sept heures, j'avais fait quelques pas, pour me dégourdir un peu, le téléphone avait sonné. J'avais décroché. "Oui ?" Elle avait dit "Vous êtes encore là ?" "Oui." Puis un silence, long, gêné. Comme une inspiration plus forte. "Merci." Et puis encore : "Je serai là dans une heure."

Il était réveillé à mon retour dans la chambre. "Tu as faim ?" Il n'avait rien répondu mais ses yeux parlaient toujours pour lui.
Alors nous avions mangé le pain un peu élastique, avec de la confiture. Il ne voulait rien de chaud. Juste ma main sur sa joue.

Quand les mots ne sont jamais les bons

29 Avril 2013, 17:55pm

Publié par Les poésies de Juliette

C’était il y a dix ans ; c’était hier, c’était avant-hier, c’était la semaine dernière.
Le temps, ce fou, ce flou, ce flottement.
C’était pas ta grand-mère, c’était pas mon grand-père.
Mais qu’importent les liens du sang quand il y a les liens du cœur.
On s’y attend pourtant, on pouvait s’y attendre.
Mais la nouvelle tombe toujours comme un coup, sourd.
L’esprit agite l’information, la secoue, mais sans secours.
On l’entend, mais on ne comprend pas ; ce qu’il y a derrière les mots est trop grand ou trop petit, pour être saisi.
Comme tu disais, comme je disais, on y pensait tout le temps, mais juste là, juste à l’instant où ça arrive, on n’était pas en train d’y penser.
Et puis d’un coup, on sait.
C’est étrange, et triste.
Ça rend nerveux, on se rappelle que le rire et les larmes peuvent se ressembler, s’intervertir. Comme l’inverse des grandes joies qui font pleurer.
C’est apaisant aussi, à cause de toute cette souffrance qui a cessé. Ce bizarre soulagement.
C’est aussi « dans l’ordre des choses ».
Et puis il y a cette chose, ou plutôt ce rien, ce vide, ce plein mais vide, inintelligible, insondable.
L’absence que l’on ne peut pas savoir encore, deviner à peine, dont on ne prendra la mesure que plus tard, si l’on peut dire tant elle restera toujours, incommensurable.
Le temps qu’il faut, le temps qui passe, le temps qu’il reste, et celui qui reste.

Dans la maison, juste après

25 Mars 2013, 17:14pm

Publié par Les poésies de Juliette

Manon regarde le mur, avec insistance. Profondément. Elle fixe un point innommable, indéfinissable, que nul autre ne voit.
Elle ne sait pas encore toute l’importance de cet instant. Elle ne sait pas qu’elle s’en souviendra toujours, peut-être.
Elle regarde infiniment, de toute sa capacité de concentration, ce léger creux dans le mur, ce défaut de la surface rugueuse, blanc cassé un peu jaunie. Le flot tumultueux de toutes ses pensées réunies vient se fracasser et se dissoudre sur ce détail du mur. Elle peut éviter ainsi de remonter parmi les hommes, de retrouver la possibilité de parler, d’analyser, d’affronter de face les idées qui l’assaillent.
Elle attend.

Les conversations vont bon train, quelle drôle de circonstance, pourtant ils parlent tous à la fois ; le vieux le premier a son bagout des grands jours, comme il ne le retrouvera pas de sitôt par la suite, mais pour l’heure il parle et rit et plaisante.
Ils doivent parler ainsi pour crever la bulle de silence, lourde, mélancolique, qu’ils ont laissé gonfler en eux, les jours précédents, toute la matinée surtout.
Comme s’ils avaient oublié ce qui les réunit, c’est simplement l’heure de l’apéritif ; quelque chose de familier.
Il faut bien que les hommes laissent aller un peu leurs nerfs, ce ne serait pas tenable.

Manon regarde toujours le mur. Elle est redevenue une enfant.
Plus tard, elle se demandera si effectivement, enfant, elle n’avait pas à plusieurs occasions fixé ainsi ce défaut du mur, dans le salon.
Puis elle regarde sa mère. Elle aimerait, en cet instant, être plus proche d’elle.
Elle aime quand on dit qu’elles se ressemblent, elle se concentre et reconnaît elle-même l’arcade sourcilière marquée, volontaire.
Elle cherche maintenant ce qui du visage de sa grand-mère se retrouve dans celui de sa mère, et dans ses propres traits. Cette identification l’apaise.
Elle se demande à quoi sa mère pense. Elle aussi semble attendre que tous, enfin, se taisent.

Dans la maison, juste après

Considérations d'un instant polychrome

22 Février 2013, 16:34pm

Publié par Les poésies de Juliette

Les chats nous enseignent la patience.
Les mères endeuillées, le courage.

Une poignée de secondes peut peser plus lourd que tout le reste d'une vie, contenir le plus grand malheur, comme le plus grand bonheur.
Mais on ne peut jamais refermer la main dessus, cependant.

Le pouvoir de l'odorat entre la mère et l'enfant.
Ce vertige, ce basculement de la mémoire induit par l'odeur de sa mère.

Ce qui nous attache dans les maisons. Ce qui nous appelle au-dehors.

Un jour agaçant ; l'aimer quand même. Saisir le présent, essayer, toujours. Etre reconnaissant.

Arrivés

13 Février 2013, 13:10pm

Publié par Les poésies de Juliette

C’était plus tard, nous étions arrivés, et quelque chose s’était arrêté.
Manon faisait les cent pas, et moi je faisais le pied de grue.
Elle me donnait le tournis d’abord, et puis insensiblement ses virevoltes ont fini par m’apaiser, insensiblement comme si je m’endormais sur place, une chape de brume était alors tombée sur mes pensées, et une drôle d’indolence un peu rude pesait sur mon front. Le froid était saisissant.
Et elle, continuait de tourner. Sans rien dire.
Dans cette situation absurde, nous attendions que quelqu’un vienne, enfin, ouvrir la porte de la maison, prenant conscience de notre présence, et nous invite à entrer.

Et puis il y a eu la stridence du message reçu, sur son téléphone portable.
Elle a lu le message et son irritation s’est atténuée lentement pour laisser place à une incrédulité amusée. Elle m’a regardé aussitôt, avec cette rondeur dans le visage – les yeux ronds, la bouche ronde, comment dire cet étonnement parfait – et elle a simplement lu à voix haute : « Où en êtes-vous ? Donnez-nous des nouvelles, tout le monde ici vous attend. Je t’embrasse ma Nanon, Maman. »
Alors nous avons éclaté ensemble du même rire, d’un coup dans le silence il n’y a plus eu que notre rire, qui a résonné très fort au milieu du décor blanc ; on se serait cru dans une séquence tournée en noir et blanc tellement le ciel de ce matin-là était gris.
Il n’y avait plus de mouvement, ni non plus d’immobilité ; plus de silence, mais pas plus de paroles : il n’y avait que ce déferlement nerveux qui remplissait l’espace entre nous, nous reliait.

Arrivés

Ebauche pour une tragédie

2 Février 2013, 22:30pm

Publié par Les poésies de Juliette

Il la voit. Elle est belle. Elle est grande. Elle rit aux éclats. Elle est belle.

Elle lui sourit. Ils partent ensemble. Elle l’aime ! Ils s’aiment.

Il rentre chez lui. Il court. Il rêve. Il la voit. La revoit. Elle est belle. Elle danse, elle joue.
Il marche. Il écrit. Il crée. Il crève. Il sort. Il rentre. Il l’aime. Il sort. Il boit.
Elle danse encore. Là-bas. Elle sourit. Il rit. Elle danse. Lui crée. Il est un créateur.
Il sort. Il boit. Il a peur. Il a froid.
Elle danse pour eux. Il boit. Il a mal.
Elle s’échappe. Il la perd. Pourtant il crée. Il rêve. Il crève. La bulle de douleur. Il la crève.

Ebauche surannée pour un art poétique

23 Janvier 2013, 21:55pm

Publié par Les poésies de Juliette

Il s’agit de tendre une corde – âpreté et silence – d’un point à un autre ; d’établir, sans la moindre prétention, une ligne contre laquelle s’user ; de laisser mourir encore les soupirs et d’avoir, comme un seul amour, une foi infaillible dans la beauté présente.

Viendront ensuite les heures pures où tout mouvement sera gratuit, irréfléchi et cependant, juste.