Ce matin [Alex - III]
- D’abord, tu prends le produit de contraste… Attends c’était comment déjà, enfin… Base teinture mère de
- Ok ok, je vois
- Bref, donc, tu sélectionnes deux dates, début-fin, la zone exacte sur laquelle tu souhaites agir
- Du coup, le mec faut qu’il connaisse bien l’anatomie du cerveau
- Non mais maintenant, les machines font tout ça pour eux, y a des propositions que tu peux sélectionner, comme le registre d’acquisition des connaissances premier, second degré, toute la carte des variables affectives, les éléments type accident dans un domaine précis, en limitant aux répercussions physiques, psy
- Ok, et la machine cible ensuite
- Oui, voilà
- Puis tu branches tout, t’appuies sur ERASE, ça veut dire effacer
- Oui, merci, je sais
- Et a priori, le sujet se réveille après une grosse nuit de 24h, et c’est bon
- Mais dans le cas d’un accident par exemple, avec conséquences sous forme d’affection physique, tu n’agis que sur la partie mémoire, n’est-ce pas, celui qui a développé telle pathologie ou handicap il le garde
- Oui ben oui évidemment, mais sur tous nos tests, tu constates que ça suffit à enrayer le processus d’auto…
- Je vois pas comment, du coup, ça se raccroche comment avec le reste, à partir du moment où il manque cette partie de mémoire
- En fait, faut que tu te représentes que c’est infime sur l’étendue totale des éléments qui composent la mémoire, ça ne fait pas comme, l’effet d’un gros trou noir au milieu du reste, juste
- Oui mais le mec il s’explique comment à lui-même une situation dont il lui manque la cause
- En fait, tu as une période de latence, de quelques jours, il faut les faire parler, souvent ils vont créer d’eux-même une explication de toutes pièces, et dans ce cas c’est le mieux car c’est celle qui leur conviendra exactement… Après, si ça ne vient pas, si tu perçois des signes de désespérance quand on approche de cette zone-là, il faut leur proposer, quelque chose, tu commences doucement, avec juste des pistes des ébauches, parfois ça suffit, parfois il y en a il faut que tu leur inventes toute une histoire…
- Et vous êtes sûrs de vous, là
- Je te laisse les rapports, tu vois… T’as : compte-rendus des dix-huit experts sur cinq ans, et bilans des essais cliniques des phases I, II, III, IV, V et VI.
*
Anna, à la table de la cuisine, face au mur. La fenêtre est ouverte dans son dos. Le jour pointe, rose et or, entre les nuages de coton bleu-gris, sur fond de nuit assez vive.
Je la trouve tellement belle.
- Mmmmh c’est pas mal non ? Après de là à être convaincue, j’sais pas, t’es convaincue toi, vraiment ?
- Euh, moi, non, j’en sais rien, en fait.
- Bon évidemment, en tenant compte de son âge, y a de l’idée quand même.
- Oui (et mon regard et ma bouche d’appuyer, mine concentrée)
- Il en a écrit beaucoup comme ça
- J’sais pas
- Ouais tu t’en fous en fait
- Non non c’est pas ça, j’ai un peu mal au ventre
- Ah, oui, c’est à cause d’Alex c’est ça
Je n’aurais même su dire oui, ou non. Pas répondre à ça. Puisque tout est lié.
Ne pas lui dire puérilement, j’effacerais bien des choses moi aussi ; genre ces souvenirs inutiles, là : telle phrase blessante du père ou de la mère, on avait six huit dix douze ans ; la chute idiote le premier mardi du mois de mars vingt ans plus tôt ; l’équation qui se répète inlassablement, des 3 x dont il ne reste plus que 1, à la fin ; et d’autres choses encore, que les mots ne pourraient pas rendre accessibles.
Lui dire plutôt et si on sortait ce soir et si on oubliait l’heure et le rendez-vous de demain, ou alors tant pis on irait sans avoir dormi, peut-être qu’on trouverait ça moins triste ou moins dur, ce ne sont que des soins de rien du tout, ce n’est pas parce que le sang qui a coulé fait un petit paquet tout sec de cheveux, dont l’odeur âcre se dégage quand on les mouille pour démêler tout ça, que c’est grave ; ce n’est pas pour moi ni pour toi que c’est grave alors on ne va pas s’inventer des douleurs plus grandes que nous, juste parce que certaines semaines passent trop lentement ; c’est juste des petits soins, comme un kyste qu’on enlève, bénin. C’est trois étages plus haut que c’est grave, et nous, nous ne sommes pas concernées. Enfin, si, un peu, mais. C’est absurde de tout mélanger.
Et puis ça reste des petits chagrins.
Mais je ne trouve pas le gros. Ou alors ce serait l’accumulation des petites coupures qui feraient cet effet général de malaise.
Alex, oui, évidemment. Et en même temps, c’était prévu, les dates, le départ, le voyage.
Et puis, on savait, je savais.
*
Me lever, aller les retrouver
Leur dire encore que finalement, avoir un ami, une sœur, un frère, un père, une mère, un enfant
Comme elle, toi, lui, eux
C’est le meilleur, le plus important, le plus doux
Que les mots vont finir par couler d’eux-mêmes
Tout bientôt
Et que ce ne sera pas grave
De les avoir dits
Que rien n’est grave avec elle
Et puis si ce n’est pas ce soir
Ce sera demain, ou après-demain
On ira accrocher décrocher accrocher
Quelques lueurs dans les grands arbres
Place machin machine
Comme au cinéma
On mangera des crêpes, et de la glace
Et on s’en fera des ronds sur les joues, les yeux, le front, le cou
Il y aura toujours assez de café, jamais trop
Les matins seront tendres tendres tendres
On ne vivra jamais ensemble toi et moi
Mais c’est comme si
Ils seraient toujours avec moi
Les couloirs ne seraient jamais sombres
Il y aurait toujours une lumière, et pas trop de portes
Peu d’étages aussi, et beaucoup de plantes
Des reflets, des fenêtres grandes ouvertes
Des échos des chansons qui nous font danser
Puisque nous n’aimons pas vraiment les mêmes
Mais qu’elles le deviennent souvent
Et surtout des vagues, plein de vagues
Ton sourire qui fait tic tic tic
Et tchiouf ton rire encore
Et ceux que j’oublie
Dans l’écho des nuits
Qui se repêche toujours l’un l’une l’autre
Les mots durs qui sont aussi
Parce que ce qui nous lie
Et les minutes qui ne sont jamais jamais jamais
Comptées
Nos pas sur le sable, rien d’ancré, d’archivé
Pas de passé toujours le présent
Que ce soient les larmes
Les armes le vacarme
Et qui l’emportent enfin
La lumière, le rouge, la vie qui bat