Simon - I
Il avait neuf ans cette année-là. Ils venaient d'arriver dans cette nouvelle maison, dans cette nouvelle ville.
Il me regardait gravement.
"Tu as sommeil ?" lui ai-je demandé. Il m'a répondu "non" mais ses yeux ne mentaient pas.
J'aurais voulu avoir des bras immenses pour pouvoir le prendre contre moi, comme on prend un petit, tout petit bébé.
Alors nous avons joué, il y avait un bateau, une gare aussi, des trains, des voitures, plein de moyens de transport en fait. Et des chevaux. En fait il n'y avait rien, il racontait des histoires, il était un livre.
Plus tard, il s'était endormi, en chien de fusil, à moitié sur le tapis, au milieu de la pièce. Je l'avais recouvert avec sa couette, maladroitement, de peur de le réveiller. Et je m'étais couchée à côté de lui. Avec toujours cette peur de le réveiller, je ne dormais pas.
A un moment pourtant, la fatigue a dû m'avaler, et plus tard je me réveillais avec une pointe de jour dans la pièce, à peine. Cet instant-là quand il fait encore gris, où l'on devine le froid dehors, le cri de quelques oiseaux, l'humidité.
Cette nuit-là j'avais pensé que jamais je ne ferais ça, moi. Que si j'avais un jour un enfant, je ne lui ferais jamais mal comme ça. Et j'avais pensé aussi, ensuite, que je ne savais pas, que j'allais trop vite, on ne sait jamais pourquoi, comment, la vie des autres, ce que l'on fera, sera.
Un peu après sept heures, j'avais fait quelques pas, pour me dégourdir un peu, le téléphone avait sonné. J'avais décroché. "Oui ?" Elle avait dit "Vous êtes encore là ?" "Oui." Puis un silence, long, gêné. Comme une inspiration plus forte. "Merci." Et puis encore : "Je serai là dans une heure."
Il était réveillé à mon retour dans la chambre. "Tu as faim ?" Il n'avait rien répondu mais ses yeux parlaient toujours pour lui.
Alors nous avions mangé le pain un peu élastique, avec de la confiture. Il ne voulait rien de chaud. Juste ma main sur sa joue.